Très out of Africa.(7) Immersion en terre ancestrale.

Pour nous, l’Afrique était un truc hyper folklo. Des femmes qui s’agitaient la poitrine découverte, au son de tam-tams frappés fébrilement par des hommes très musclés et en sueur. Nous avions eu le loisir d’aller applaudir les tambours du Burundi, et de regarder à la tévé quelques danses du Sénégal et autres pays d’Afrique sub-saharienne. Les danseurs effectuaient des pas qui nous semblaient puissants et complexes. Certains portaient des masques qui devaient être super lourds, et possédés par le rythme virevoltaient en l’air et au sol avec une rapidité étourdissante. Ils étaient pour nous des magiciens, fascinants mais si loin de ce que nous étions. La musique de la terre d’Afrique, demandait pour moi une initiation. Je n’avais pas la carte de membre. Mais ça ne manquait pas vraiment. A force de vouloir faire de nous des françaises intégrées. Nos parents étaient parvenus involontairement à faire de nous des filles d’Afrique sans épices.

J’avais un livre que j’aimais feuilleter, Sissoko La petite fille du fleuve », elle posait devant l’objectif avec un grand sourire. Elle habitait un village du Sénégal constitué de cases en terre battue. Elle portait de l’eau dans une calebasse en équilibre sur sa tête. Je la regardais avec plaisir, sans jamais me sentir en rien connectée à cette petite fille qui avait pourtant le même âge que le mien. Maman avait beau faire un travail colossal en implantant en nous l’africanité,  les racines ne prenaient pas tout à fait. Et la petite fille demeurait image d’Épinal.

Il fallait faire quelque chose de plus radical. Maman ayant décidé de retourner sur la terre qui l’avait vu naître, prit dans ses bagages deux pré-ado excitées à l’idée de faire un long trajet en avion.

Voilà je suis à L’aube de l’adolescence, je dois avoir douze ans et des poussières. Ma mère a décidé de retourner au Cameroun. C’est la première fois depuis son divorce. Je n’ai aucun souvenir de ma terre natale. Mais j’aime prendre l’avions. Et je suis de retour au pays. L’avion se pose délicatement sur le tarmac. La foule ravie applaudit. Nous y sommes. J’y suis.

D’abord, l’odeur. Une odeur que je décrirais comme celle d’un végétal en fin de vie, une odeur moite et collante, liée à l’humidité qui dans ce coin du pays avoisine les soixante-dix pour cent, une chaleur étouffante qui vous saute à la gorge comme un malfrat à peine vous sortez de l’avion. Fragrance qui vous enveloppe et rappelle qu’ici, vous avez mis pied dans le berceau du monde. On sent que des forces invisibles très anciennes ont installé leur trône sur ce territoire. Et pour une gamine de douze ans, ce n’est pas le pied!

Ensuite, la foule: Il est six heures du matin, et il y a autant de monde qu’à Paris un après-midi de printemps. Une foule qui grouille dans tous les sens, ça crie, et ça rigole, ça vous bouscule, et ça ne s’excuse pas. Je viens d’arriver et j’en ai déjà marre. Dans la voiture, je regarde sur le bord de la route les enfants en uniforme qui partent pour l’école à la queue leu-leu. Il est six heures du matin ! Mon oncle m’explique combien l’éducation est importante ici et que les enfants se lèvent tôt et parcourent des kilomètres pour aller à apprendre. Mama se retourne très fière. Ce discours corrobore ce qu’elle nous serine depuis quelques années maintenant, le camerounais étudie avec zèle et constance. Fait qui sera très rapidement démentit par mes certains de mes  cousins, qui se levaient très tôt pour faire l’apprentissage, de la culture de la rue, bière, fun et musique à volonté.

Dans les rues, dans les boutiques, au guichet de la poste, partout, que des noirs. Je mets du temps à cerner mon malaise. Petite bille perdue au milieu de la population qui déambule sans faire attention à la petite gamine Que je suis. C’est là ! Stop Rewind, Play : » Sans faire attention à moi. »  Quoi ?? ?

Depuis que je suis enfant, J’ai toujours eu le sentiment d’être surveillée. C’était comme une musique d’ambiance qui jouait en sourdine.

J’étais la seule choco, au cours de danse classique, ce qui causait problème puisque en plus, je n’étais pas tellement douée. Et avec cette flagrante différence de pigmentation, j’attirais l’attention à chaque spectacle de fin d’année. Mon professeur, eu l’intelligence, dès mes trois ans, de me placer chaque fois comme « petite-soliste-comète ». Autrement dit, je devais traverser la scène par intervalles, en faisant des petits bons relativement gracieux. Je fus ravie de n’avoir éborgné aucune de mes compagnes dans le processus. Ce rôle me fut dévolu tant que restais à l’académie, mes progrès étant plus que relatifs.

Et dans les magasins, je pouvais presque sentir les mouvements de la caméra sur moi. Le zoom et la poursuite. Et surtout le close-up sur les mains et le sac. Est-ce qui m’a donné envie de devenir actrice ?

Fondu au noir…retour sur la terre des ancêtres. Donc, je ne faisais pas tâche dans cette marée humaine. C’était donc ça le malaise? Etre diluée dans la masse. Ça ne m’était jamais arrivé. De minorité très visible, je passai à majorité écrasante. J’étais devenue invisible et j’aurais  dû trouver ça cool. Mais je suis tombée malade.

Le temps d’arriver chez mon oncle et la bulle explosa. Dès que j’ouvris la bouche, on m’affubla d’un nouveau surnom. « La blanche ».


2 réflexions sur “Très out of Africa.(7) Immersion en terre ancestrale.

  1. Hello Félicité,

    Il est très bien écrit ton récit. Il nous a rappelé des épisodes de notre vie, avec des instant de « back to native land » pour les vacances, la joie de se fondre dans la masse, mais la gentillesse des gens à vous rappeler que vous êtes des Bounty (noir dehors et blanc dedans), bref on a bien rit des similitudes avec notre histoire.

    Pour la langue maternelle on a pas eu ce soucis du « pain », maman la parlait constamment à la maison et on lui répondait en allemand ou en français. Une fois aux pays (Congo), même si nous ne parlions pas la langue, nous avions l’oreille exercée. Dans l’attente de la suite de out of africa.

    Des bisous des Sisters

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