Très out of Africa ou Qu’est-ce que ça t’a fait quand tu as su que tu étais noire?

Cette histoire de couleur me collait à la peau si je puis dire, dans mon métier aussi. Lorsque j’ai commencé à me rendre aux castings, une constante revenait comme un vilain refrain dont on veut se libérer : Je n’avais pas la bonne couleur. Quand l’industrie s’est décidée à infuser un peu plus de couleur ça s’est fait doucement.  La tendance était aux femmes métisses aux longues et épaisses chevelures bouclées ou lissées et au corps de mannequins prépubaires. A la peau café noyée dans du lait ou caramel doré par le soleil du bord de mer. Si en plus elle avait les yeux clairs, par ici mon petit. Il fallait être black mais light. J’avais les yeux noirs, les cheveux tressés et la peau mahogany. J’étais full brown sugar. Puis la mode évoluant, on préféra les femmes à la peau d’ébène, aux cheveux crépus, voire afro et aux courbes affriolantes. Une fois de plus je restais dans le tamis. J’étais trop claire de peau et j’avais un derrière aussi rebondi que la Belgique. On ne m’a jamais autant fait comprendre à quel point ma couleur était un facteur discriminant que dans la grande famille du 7ème art.

Quand je pense qu’il fut un temps, je ne me posais pas tant de questions sur ma couleur. Ni sur celle des autres d’ailleurs. J’avais une maman parfaite, avec une notion très personnelle du racisme et des réponses toutes prêtes.

t’i Choco :

-« maaaaaaa!! y-a une fille qui m’a traitée de sale négresse!

grand’ Choco:

–  » De une tu n’es pas sale, ce sont les blancs qui ne se lavent pas. De deux, oui tu es une négresse et tu l’emmerdes! La prochaine fois qu’elle te dit ça tu lui flanques une bonne gifle. Ça ne lui fera pas changer d’avis, mais ça la fera taire.

t’i Choco:

– « Mais mes copines vont avoir peur de moi!

Grand Choco:

– Elles vont te craindre nuance, et crois-moi, pour nous autres dans ce monde, c’est encore ce qu’il y a de mieux.

t’i Choco:

-Mais la maitresse elle va me punir!

Grand Choco:

– La maîtresse je m’en occupe! »

Elle s’en est occupée en effet, après que j’ai été punie pour avoir fait sauter le plombage d’une girafe du CM2. J’étais en CE2, elle m’avait « traitée » et ma cousine m’avait fait franchir l’étape de la baffe au coup de poing. J’étais très fière de ma droite. Je suis passée de la théorie à la pratique!  Mais ce n’était pas du goût de ma maîtresse. Cent fois “je ne donne pas de coups de poing à mes copines dans la cour de récréation”, contre cent fois “je ne me moque pas du physique de mes copines”, j’avais été flouée!

Néanmoins, maman avait eu raison. J’étais devenue la coqueluche du primaire, un robin-des bois des minorités visibles qui s’ignorent, par là je parle des filles avec appareils dentaires peu seyants, filles avec dents de lapins peu pratiques, celles qui avaient la peau mangée de taches de rousseur, celles qui sentaient bizarre (eh oui!), et les boulottes comme ma copine Carole…Pas de filles colorées (eh non!, j’étais très très en minorité et pas mal visible dans cette école!) Quoiqu’il en soit, grâce à cette couleur sur ma peau, j’étais devenue une chef de gang redoutée et respectée. Je pense que c’est ce qui a construit ma personnalité.

Le racisme était pour moi davantage une chose dont on parlait à la télé et qui me passait au-dessus de la tête puisque je ne regardais que les pubs et les dessins animés.

Je ne faisais pas le lien entre être une négresse et avoir ma couleur de peau. J’ai fait la connaissance de ma couleur, le jour où j’ai découvert à quel point l’homme pouvait être un loup pour l’homme. Maman nous avait obligées à regarder un documentaire sur la vie de Martin Luther King junior. J’y découvrai horrifiée, qu’on pouvait tuer des gens à cause de leur couleur. Je regardais sidérée, la photo en noir et blanc figurant deux hommes blancs hilares posant à côté de deux cadavres d’hommes noirs dont les corps se balançaient au bout d’une corde. Suivait la photo d’un  homme battu à mort dont le corps gisait comme une marionnette brisée, dessinant sur le sol une silhouette qui n’avait pas de sens. Je me souviens avoir eu très froid et très peur. Je lisais la haine sur ces visages d’hommes et de femmes blancs alors qu’ils insultaient des hommes et des femmes noirs qui montaient un escalier. Je ne comprenais pas. Je regardais ma mère. Je ne comprenais pas pourquoi je devais regarder ça, pourquoi on me forçait à descendre de mon nuage. Je l’avais entendu parler des black panthers. Mais pour moi c’était comme parler des chutes du Zambèze ou de la Sibérie. C’était loin. Et d’un coup, je réalisai que j’étais concernée, ainsi que ma mère, ma sœur, toute ma famille, tous les noirs. J’allais devoir apprendre à vivre avec cette peur au ventre.  J’étais en état de sidération.  Celle-ci fut le terreau d’une rage profonde. Mais je ne me suis jamais résignée. Dans ce processus où je faisais le deuil d’une république piétinant les fondements de la fraternité et de l’égalité, je sautais deux stades pour passer de la colère à la reconstruction. Il ne s’agissait pas d’accepter de se faire marcher dessus au nom d’une prétendue supériorité raciale, mais de faire face froidement à une réalité qui courait comme une eau souterraine, alimentant les relations interraciales qu’elles qu’en fusse la nature. Ainsi en venant au monde, j’avais fait une mauvaise pioche. Ce n’était pas possible. Parce que je savais que j’étais petite, maigrichonne, rusée, et que mes collants préférés étaient troués aux genoux ; j’ai une photo de classe qui en témoigne et le ressentiment for ever de ma mère lorsqu’elle l’avait vue ; mais j’ignorais que j’étais noire. Mes copines aussi n’avaient pas reçu le mémo. Il y avait Carole l’espagnole, Sylvie la bretonne, Laurenz la yougoslave, Myriam métisse Mali-France, Evelyne la guadeloupéenne, Malika d’Algérie, et Claudine titi parisienne exilée en banlieue. Une belle bande chamarrée. Jamais la couleur n’était au centre de nos débats. Les bonbons, les notes, les fringues et les chanteurs oui, Cloclo contre Johnny, Sheila contre Sylvie, mais de couleur, il ne fut jamais question. Les commerçants avaient toujours été bienveillants. Je me souviens très bien de la gentille dame de la boutique verte, elle ajoutait toujours des bonbecs en plus dans mon sachet. Et il y avait la boulangère qui souriait toujours et me donnait une sucette ou un bonbon en me caressant les cheveux. Je ne parvenais pas à  apposer sur leurs visages, les masques simiesques d’assassins en salopette Levis. C’était loin l’Amérique. Pour la petite fille qui rêvait en multicolore que j’étais encore, mon arc en ciel avait déteint. Désormais je devais voir le monde en noir et blanc. Vous parlez d’un progrès. Je refusais d’écouter la corne de brume qui annonçait qu’un froid polaire avait entrepris de corrompre mon univers. Je refusais de voir mon innocence pendue à la branche d’un arbre face à deux rigolards aux yeux clairs. Mais je ne pus m’empêcher de remarquer que la boulangère adorait toucher mes cheveux –c’est doux on dirait de la mousse- et qu’elle ne le faisait pas avec mes copines; que la dame de la boutique verte me donnait des bonbons avec la tête d’une grenouille de bénitier faisant une bonne action. Tout avait changé. Je venais de comprendre que j’étais en danger. Et que je ne pourrai rien y faire.

Un jour, ma mère prit le temps de répondre à nos questions. On n’a pas beaucoup de question sur le sujet quand on est enfant, mais on a besoin de comprendre. De l’ignorance naît la peur et j’étais terrifiée.  Elle parla de la découverte des Amériques et du massacre des autochtones par les conquistadors. Nous expliquant que les indiens n’ayant pas résisté à l’encomienda, (pseudo-servage), les espagnol se rabattirent sur les africains qu’ils enlevèrent de leur continent. Elle nous parla de la ségrégation et du colonialisme. Ma mère avait milité pour l’indépendance du Cameroun. Elle connaissait les rouages de la colonisation mais étrangement ne nous en parla pas. J’avais suffisamment mal en pensant aux noirs d’Afrique du Sud, et de Rhodésie. Je sentais que d’une certaine façon j’étais privilégiée. J’avais rêvé de devenir comédienne. Et sans aucune retenue, je me projetais sur les scènes de théâtres et sur les écrans du monde entier. Mais j’avais ouvert les yeux, et le rêve se dissolvait dans les relents méphitiques de la polarité noir-blanc. J’étais noire, le monde appartenait aux blancs et dans ce monde j’étais en condamnée. Je me sentais impuissante. Et surtout je ne me voyais pas endurer les affres des compagnons de Luther King junior ou de Ghandy. Mon courage se limitant à affronter une bande de filles adverse avec ma bande à la récré. J’avais honte de ma lâcheté. Je pense que c’est là que je me suis enfermée dans mes rêves, les histoires que je créais et qui me rendaient le monde supportable. Je traçais une route dorée pour me donner l’envie d’avancer et de croire que le monde me réservait quelque chose de grand de beau, de magnifique. Mon inconscient ne se faisait pas avoir. Aucun marchandage n’en eu raison. Du coup, j’ai fait des cauchemars quotidiens et récurrents pendant cinq ans. Je suintais la trouille.

J’évoluais dans des milieux où mis à part les membres de la famille, ma soeur et moi étions les seules noires. Nous fréquentions des cours privés catholiques, nous étions scoutes, nous allions au catéchisme, petites pépites d’exotisme, exceptions confirmant la règle. J’ai fait partie de la tribu des “Mais toi ce n’est pas pareil”  nègres blancs dont la couleur avait fini par se délaver. Je forgeais mes convictions sur le feu des contradictions typiques de l’oreo, noire à l’extérieure, blanche à l’intérieur. Être noire c’était appartenir à un vaste continent imaginaire : La mère Afrique. C’était être un symbole sur patte. “Represent”. Intégrer le souhait de nos parents, de nos pairs, de toute une diaspora. «  Parce que tu es noire tu dois être la meilleure ». Je devais tout faire pour arriver en tête. Il ne s’agissait pas d’orgueil ou d’arrogance. C’était une question d’honneur, un moyen de foutre une raclée au racisme et à la bassesse de certains. Un claquage de beignets en règle.  Toute ma scolarité jusqu’au bac fut un acte de revendication. J’avançais la rage au ventre. Un blanc qui échoue échoue. Un noir qui échoue terni le drapeau de tous les noirs de par le monde. Je me souviens d’avoir eu ce cri révoltant quand on découvrit l’identité de l’assassin Guy Georges. “Merde c’est un noir!” C’est ce qui me faisait le plus mal. Et c’était moche. Nous avons appris à vivre en suspendant notre souffle, éléments enragés d’une entité polycéphale. C’est vraiment la mission d’être noire.

Je savais que j’étais une enfant du Cameroun. Je savais aussi que le Cameroun était un pays d’Afrique. Et bien entendu, je savais que les habitants de ce pays étaient noirs. Mais pour le reste en ce qui concerne ma sœur et moi, le Cameroun était une douce fable que ma mère avait inventée afin de mieux nous contrôler.

Ma mère était un concentré de contradictions. J’ai mis des années à m’en rendre compte. Ça n’en demeure pas moins fascinant. Elle nous a élevées dans l’amour d’un pays dont nous ne connaissions rien, à base de traditions très strictes. Il nous fallait comprendre que bien que nous en ayons les papiers, nous n’étions pas françaises de tradition.

Tout cela a débuté un beau jour alors que je rentrais de l’école. J’étais en primaire, élève studieuse, amoureuse de ses bouquins. Je venais d’avoir une superbe note en histoire. Mama me demanda :- Qui sont tes ancêtres? Elle était assise dans le salon, aux côtés d’un tonton qui nous regardait avec bienveillance. Trop facile!!!  » Nos ancêtres étaient les gaulois » Éclats de rire du tonton, gouttes de Chivas sur le tapis. Silence confus de ma mère. Tout cela  fut le point de démarrage de notre africanisation.

 


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